
Lorsque je photographiais ces morts qu’on brûle à ciel ouvert en Inde, il fallait obtenir la permission des gardiens de bûchers. Pour les nombreux touristes qui viennent voir cela, un billet suffisait, contre quelques photos volées. Ma démarche étant quelque peu différente, je ne voulais pas prendre uniquement quelques images, mais passer des journées, des soirées, des nuits entières avec eux: les morts — et les vivants qui s’en occupent.
Il m’a fallu rencontrer la hiérarchie de cette communauté, les sages du clan, et leur faire la demande. Ce qui s’est révélé le plus inattendu lors de ces échanges fut qu’ils souhaitaient connaître ce que j’avais vécu, moi, la concernant: la mise en avant de ma propre histoire, comment j’avais fait, moi, avec les miens, pour les miens. Beaucoup d’entre eux travaillaient là car eux-mêmes avaient perdu toute leur famille. Ensuite, ils m’ont laissé faire et, tous les jours, pendant quelques semaines, au fil de plusieurs voyages, je venais assister et faire des images de quelque deux cents crémations quotidiennes, au cœur même de cet épicentre qu’est Manikarnika… Nous restions souvent en silence, parlant le moins possible, nous protégeant du risque de dire une connerie. Ici, les gens viennent mourir pour chercher la libération, et ils brûlent là, sous nos yeux.
« Nul ne connaît ni le jour ni l’heure de sa mort »
J’ai un projet de film en ce moment, un sujet sur la mort, et surtout sur ceux qui s’occupent des défunts en France. Tous les métiers, avec des témoignages de celles et ceux qui en ont la charge. Le film suivra le même dispositif que dans les précédents films dont j’ai signé les images — et pas seulement: https://www.imdb.com/fr/name/nm5673355/montre que sur le premier, je suis directeur de la photographie et également auteur, car il s’agissait d’une adaptation pour le cinéma de mes reportages photographiques: https://rca.cnc.fr/rca.frontoffice/consultation/oeuvre/f965d449-91b7-42d4-27b6-08dc11344abb Sur les projets suivants, je suis chef opérateur, mais je connais bien ma place en tant que « profiler ». Nous faisions du documentaire cinéma dit artisanal, petite équipe, et pour pour persuader en confiance nos intervenants d’être filmés ou de trouver des participants: nous étions à deux, parfois l’un, parfois l’autre.
J’en parle un peu ici, à partir de « 2024 », cet article concerne une grande partie de mes motivations; https://sylvainleser.fr/2025/04/11/memoires-des-trefonds-2/ et ce qui peut être perçu comme une obsession moribonde malsaine: au regard de mon parcours de vie, constitue pour moi un moyen de compréhension, d’acceptation, de transcendance. En effet, la mort m’obsède et m’accompagne depuis longtemps. Au fil du temps et des événements lourds vécus dans mon âme et ma chair, j’ai d’ailleurs développé un syndrome de Lazare*. Je ne serai pas le sujet de ce film, ni même sûr d’avoir la force de le filmer, de le démarcher en amont ou de le réaliser; néanmoins, j’en ai la vision claire: je vois déjà la toile complète.
Où est passée cette mort taboue que l’on ostracise en Occident au bénéfice des vivants, et qui sont ces personnes qui s’occupent du cadavre? Un projet de cette nature a besoin d’une production solide pour nous ouvrir les portes institutionnelles.
Nous sommes tous concernés.
On éprouve toujours le mort, la rencontre avec une dépouille humaine est marquante à tout jamais, chacun en fera l’expérience. C’est aussi la confrontation direct avec son propre devenir de simple mortel.
Désordre post-traumatique dû a la perception de sa mort comme certaine et imminente. Le syndrome de Lazare est un terme décrivant les difficultés spécifiques auxquelles doivent faire face les sujets qui ont pu être confrontés à la certitude de leur propre mort, mais qui ont finalement survécu.

Manikarnika Ghât est le lieu du passage de la mort à la vie éternelle. Le feu purificateur des bûchers de crémation: permet d’en finir avec le cycle des réincarnations (le Samsara) et d’atteindre la Moksha (l’équivalent du nirvana pour les bouddhistes). Ici, en ce lieu le plus sacré de Vârânasî, chaque parole et chaque geste prennent une importance fondamentale pour les Hindous qui viennent accompagner leurs défunts ou qui s’y rendent de leur vivant pour y attendre la mort. MANIKARNIKA est sans doute un des lieux les plus saints de cette ville considérée comme l’une des villes les plus anciennement habitées du monde. La tradition Mythologique la fait remonter à 3000 ans avant notre ère.
https://sylvainleser.fr/2025/04/11/manikarnika-l-inde-a-tue-la-mort/ Mark Twain a dit: « Bénarès est plus ancienne que l’histoire, plus ancienne que la tradition, plus ancienne même que la légende, et a l’air deux fois plus ancienne que toutes les trois réunies .»
//TEXTE EN COURS D’ÉCRITURE NE PAS REPRODUIRE EN L’ÉTAT SOYEZ PATIENT VRAC D’IDÉES EN MATURATION//
Non, il n’y aura pas, cette fois-ci, dans le dossier artistique, de photographies récentes prises en France pour le constituer. — ni pour en faciliter la lecture, ni pour prouver l’engagement et la connaissance du sujet à travers le repérage, ni pour présenter en amont les personnes qui vont y témoigner. Il n’y aura à priori pas non plus les visuels de lieux que nous allons filmer — l’écrin pictural du film —, si ce n’est quelques photos d’archives comme celles ci-dessous, et encore moins d’images de morts dans telle ou telle situation. En revanche, je vais décrire l’idée. Décrire certaines situations vécues. Expliquer ce qui m’a touché chez ces intervenants. Dire pourquoi et comment ils vont, eux, ou leurs confrères et consoeurs faire partie du puzzle final. Oui, l’ensemble des institutions, des traditions, des habitudes religieuses, des lieux, des professions qui œuvrent auprès des défunts seront filmés. Ils nous raconteront ce qu’ils font. Ils diront qui ils sont. Ils apparaîtront à l’écran dans leur réalité professionnelle mais avant tout: humaine.
J’aime la peinture, et cela se ressent dans certaines de mes images.
Chaque plan du film sera pensé comme un tableau. Oui, on peut tout photographier, filmer, peindre. On peut tout montrer. Mais pas n’importe comment. Utilité, respect, pudeur et dignité en sont les prérequis essentiels.
L’exposition « Le dernier portrait » https://www.musee-orsay.fr/fr/agenda/expositions/presentation/le-dernier-portrait m’a profondément marqué. L’une des toiles représentait un homme venant de mourir dans son lit qui, étrangement, avait les traits de l’un de mes frères, lui, décédé par un suicide violent. S’étant mis en croix devant un train express, il avait explosé.
Je me remémore la violence de cette scène: le conducteur du train, les passants, ceux chargés de ramasser la dépouille de mon frère dans plusieurs sacs. Cette boucherie qu’ils ont dû affronter.
Sa crémation fut, elle aussi, éprouvante. Une mise à feu triste, presque indigne, visible sur un écran de télévision bon marché, à Villetaneuse. Un panneau indiquait que les fours fonctionnaient mal. On nous a rendu une urne trop pleine, débordante — une matière compacte, presque comme du terreau. Je revois les employés fatigués poussant le cercueil sur la glissière vers le four. Ils n’arrivaient pas à le faire entrer. Le bois heurtait l’ouverture, rebondissait. La scène avait quelque chose d’absurde et de brutal à la fois.
Cette toile de maitre découverte par la suite au musée d’Orsay, cette ressemblance, m’ont soulagé.
Elle a agi m’apportant douceur et paix.
À ce titre, le livre « Levées de corps », du photographe suisse Steeve Luncker, est une œuvre majeure et inspirante. J’en avais entendu une présentation sous forme de diaporama accompagné d’une voix off. C’est sans concession. Extrêmement puissant. Un travail frontal, esthétique, rigoureux: https://agencevu.com/livre/levees-de-corp
Trois de ces grands domaines institutionnels – les instituts médico-légaux, les services de l’identité judiciaire, les pompes funèbres, cimetières et fossoyeurs – font partie intégrante du film que nous allons tourner.
Mais pas uniquement: d’autres services, d’autres accompagnants, qu’ils soient religieux ou laïcs – des bénévoles en aumônerie, le légiste, l’OPJ, les secouristes, le médecin de famille et de campagne, les infirmier·ères et aides-soignant·es en EHPAD et la maison, les brancardiers, les soignants des équipes mobiles de soins palliatifs, les « mourologues », le thanatopracteur de l’hôpital, les nettoyeurs spécialisés après décès, les familles pratiquant le veillée funèbre à la maison, etc. – seront également présents. Ce sont des personnes que nous allons rencontrer. Elles nous raconteront leur univers respectif, leurs gestes, leurs responsabilités, leurs limites, leurs émotions, leur rapport quotidien à la mort, à la vie.
Pourquoi, et pour qui, ont-elles choisi de vivre de cela ?
Je me souviens d’autres scènes, comme celle du lendemain d’un Noël où j’avais passé plusieurs heures auprès du cadavre de mon autre frère. Le légiste, débarqué tardivement dans la nuit, avait fait embarquer le premier témoin: c’était moi. Une nuit au poste et une nuit à la brigade criminelle s’en sont suivies, jusqu’à ce que l’autopsie soit faite, overdose, et que le procureur abrège la garde à vue. J’étais passé lui rendre visite en début de soirée, revenant d’une balade au bois pour prendre des photos. Il était crevé au pied de son lit, le visage collé à son téléphone dont la ligne était coupée. Lorsque je l’ai retourné, une bande de cafards sortant de sa chemise s’est enfuie, me faisant sursauter d’effroi. Sa bouche s’est ouverte et il m’a dégazé bruyamment dessus.
J’ai appelé les secours et je suis resté dans cette piaule devenue sordide, minable et puante, en attendant la suite.
J’étais équipé de mon boîtier; alors, par réflexe, je l’ai photographié, en l’état. L’ami à qui j’avais demandé de développer ces images, quelques jours plus tard, m’a un peu forcé la main pour faire disparaître les diapositives. Je le regrette aujourd’hui. Sa crémation a eu lieu après un long séjour à la morgue, dans l’un des puissants fours du Père-Lachaise — une mise à la flamme impressionnante.
Dans l’attente du retour de l’urne, j’échangeais des sourires avec des moines bouddhistes qui attendaient, comme moi, le retour d’un proche et qui mangeaient des pommes, le visage riant. Un rayon de lumière traversait les branches d’un cèdre au jardin du souvenir. Le solennel fossoyeur, la quarantaine, très chic, ressemblant au géant de la série Twin Peaks et chargé du lâcher de cendres, une fine poudre très blanche; les a vidées en tout en marchant. L’instant, baigné de cette lumière d’hiver, était très beau. Il était d’une prestance sublime.
Merci à lui, au maitre de cérémonie et leur collègues de m’avoir permis de me sortir de la tête les images glauques de cette sinistre découverte.
Je l’ai recroisé quelques années plus tard, alors que je travaillais au cimetière de Passy au service des arbres — mon métier — et nous avons discuté à cœur ouvert pendant presque deux heures: des exhumations, des enterrements, des caveaux profonds, des risques et de la pénibilité du travail. Puis il m’a confié, presque avec une larme, ce qui le traumatisait le plus. De sa voix devenue tremblante, selon ses mots; d’avoir a enterrer ou déterrer « les petits baigneurs » — les enfants…
J’insiste: la destination est le grand écran.
Ce n’est pas un film d’horreur interdit aux moins de 18 ans. Il s’agit pourtant bien de celle qu’on redoute tant et à laquelle on préfèrerait na pas avoir affaire ou voir trop tôt, on ne ressortira pas de la séance indemne.
L’esthétique des vanités, héritée de la peinture classique, sera omniprésente — cette manière de rappeler la finitude sans la spectaculariser. La musique sera grande et classique. En parallèle, la force journalistique du documentaire sera assumée: ramener des images du cœur de là où cela se passe, en immersion dans ces milieux où la société délègue à des spécialistes la gestion de ce qu’elle ne veut ou ne peut pas voir. Cette frontalité sera cependant tamisée par un regard et une narration les plus poétiques possibles. L’enjeu est de laisser respirer le public. De le toucher en profondeur. Sans le choquer. D’ouvrir un espace de réflexion et de sens plutôt qu’un espace de sidération.
La beauté ne sera pas absente, elle est aussi un moyen de s’y préparer. « La mort est elle-même un mort. »
« Fin »

https://sylvainleser.fr/2025/04/11/manikarnika-l-inde-a-tue-la-mort/

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25 décembre 2102 – 03h49.
« Le psychiatre sait tout et ne fait rien.
Le chirurgien ne sait rien et fait tout.
Le dermatologue ne sait rien et ne fait rien.
Le médecin légiste sait tout… mais un jour trop tard. »
Necropolis. Herbert Lieberman
Dans le film Au bord du monde, beaucoup de nos personnages, qui nous racontent leur survie, gravitent, survivent et dorment en fait à proximité de l’IML, un bâtiment impressionnant, mystérieux et austère en tant qu’institution, et que j’ai toujours voulu visiter depuis. Il apparaît souvent dans les images du film en toile de fond, sous la neige, sous la pluie froide.
Comme si ce non-formulé symbolisait ce lieu telle une destination finale qui leur colle à la peau, d’êtres errant dans une vie qui semble dénuées de sens ou perdus, complètement largués dans une existence sans but… si ce n’est elle qui point à l’horizon… Le tournage a duré presque une année. Les conditions climatiques exécrables, très rudes cette année-là, ont visuellement accentué la force du chef-d’œuvre. Celui qui fut surnommé le Clodologue https://sylvainleser.fr/2024/02/16/lzr-clodographe/ pour avoir consacré sa vie à soigner les clochards parle d’eux, lorsqu’il ne mâchait pas ses mots, en les nommant les « morts-vivants ». L’un de ses collègues, qui a pris sa suite au CASH de Nanterre, est aussi un célèbre clodologue https://sylvainleser.fr/2025/04/11/henri-au-vatican/. Ces deux grands hommes, médecins, ont parrainé le film comme caution de l’éthique et de l’approche humaine respectueuse — sans voyeurisme gratuit — dont nous avons naturellement fait preuve face à de tels naufragés. Ils sont tous deux dans les bonus du film https://sylvainleser.fr/wp-content/uploads/2020/02/abdm_liberation.pdf, sur le premier DVD sorti.
Ils furent aussi de très bons amis à mon égard, j’ai pu profiter de leur expérience, de leurs mises en garde face au burn-out que j’allais forcément me prendre en pleine figure à force d’aller si loin au contact de la grande misère humaine, tapie dans les bas-fonds.
L’un d’eux, personnage haut en couleur et riche en surprises,— en plus d’une vie déjà humainement très riche — me confiait qu’il rêvait de faire du cinéma ou de la télévision en tant qu’acteur. En gros, il aurait aimé être le légiste de service à l’écran.
Plus haut, j’emploie le terme de « mourologue », en voici la source: une honorable et grande médecin dont la spécialité https://www.espace-ethique.org/sites/default/files/diaporama_c_leveque.pdf est: équipe mobile de soins palliatifs, et qui ici nous décrit le savoir et la connaissance actuelle de la médecine concernant ceux qui meurent à la rue.

Toutes ces tranches de ma vie que je pose ici, si demain je recommence à les écrire, seront chaque jour un peu différentes; d’autres anecdotes remonteront à la surface. Je ne veux absolument pas faire un film sur ce qui m’est arrivé, qui est unique: nous sommes toutes et tous des singularités. Nous allons tous traverser ces grands moments de la vie, avec nos deuils respectifs à vivre. Pourtant, au gré de mon histoire que je déroule ici, se dessine petit à petit le rôle des personnages qui prennent en charge ces moments où cela devient trop lourd à porter soi-même, car tout simplement on ne sait pas faire: ni quoi, ni comment, ni avec, ni même anticiper, car personne ne nous y a préparés. Cela viendra bien assez tôt. Il y a des rendez-vous qu’on ne peut pas rater, qu’on le veuille ou non. Il y a le monde du jour, de l’insouciance et des projets, puis vient celui du soir, puis de la nuit. La vie est une journée: bonne ou mauvaise, elle se termine. Il est temps, après toutes ces épreuves, de se reposer. On va tous y passer. Ceux qui gèrent les morts, la mort, existent depuis la nuit — ou l’aube — des temps, car il faut bien que quelqu’un le fasse, comme pour tout. Chacun sa mission ou sa fonction parmi les hommes. Je pense que certains sont nés pour être ce qu’ils sont et faire ce qu’ils font durant leur passage parmi les vivants. J’ai toujours rencontré des personnes qui, le plus naturellement du monde, sont présentes à l’autre en tant que passeurs vers l’étape suivante, comme si c’était leur destinée, leur karma — appelons cela comme nous le voulons… Ils sont là pour nous. Nous allons forcément les rencontrer…

Les deux frères c’est au-dessus, vous avez lu, au suivant:
Mon père était en train de mourir d’un cancer de l’estomac s’étant généralisé, au service de gastroentérologie de l’hôpital de Saint-Cloud. L’équipe volante des soins palliatifs, des personnes franchement très sympathiques — et c’est souvent le cas dans cette profession — nous avaient pris à part pour discuter du départ, de la sédation: « À combien estimez-vous sa douleur ? » Puis ils étaient allés se mettre d’accord avec lui pour savoir s’il avait envie de se réveiller le lendemain ou non.
Durant son séjour, je passais le voir et, à chaque fois que j’entrais dans la chambre, j’amenais avec moi la meilleure énergie possible, car il souffrait et commençait à avoir des hallucinations désagréables dues au phénomène d’hypercapnie. Il voyait des démons dans la chambre. Alors je lui parlais d’une voix la plus sophronique possible et lui faisais des suggestions en lui parlant doucement, faisant redescendre sa respiration, l’aidant à visualiser ces êtres se transformer en personnages plus sympathiques, plus lumineux, plus angéliques. Et ça marchait. Rebelote: il fallait recommencer à chaque visite.
J’avais déjà pratiqué cela lorsque ma sœur était en réanimation puis en post-réanimation, atteinte d’un sida qui lui avait brûlé le cerveau, faisant d’elle une handicapée complète. Je l’aidais en lui faisant visualiser, au son de ma voix, comment encaisser ses douleurs, les bruits qui lui arrivaient déformés, les monstres qu’elle voyait, en les transformant en présences plus bienveillantes, plus confortables… Elle est décédée des années plus tard, en Normandie, d’un arrêt du cœur post-cancer, dans sa famille d’accueil. Je n’ai pas pu assister aux funérailles: j’étais moi-même dans un sale état à ce moment-là.
Elle était retombée en enfance, avec un âge mental régressé, n’avait quasiment plus de mémoire immédiate, etc. Les médecins, juste après sa lourde hospitalisation, m’avaient certifié qu’il n’y aurait jamais d’amélioration. Mais quelques mois avant de mourir, son état émotionnel infantile s’était résorbé et nous avions pu discuter comme des adultes.
Je me souviens qu’une année après avoir été installée à la campagne, elle faisait des dessins du style de ceux qu’on fait en maternelle, avec des animaux de la ferme et des champs. Cela ressemblait étrangement aux images que je lui induisais pour transformer ses visions démoniaques qui étaient tout autour d’elle dans sa chambre d’hôpital et qui la terrorisaient…
Pour en revenir à mon père, qui savait qu’il allait mourir dans cette chambre d’hôsto, je l’ai manqué de quelques minutes: j’étais sorti du service pour aller acheter des produits de confort afin d’apaiser et de dégonfler sa langue à la pharmacie. Lorsque je suis revenu, il avait la bouche ouverte; il venait de pousser son dernier râle. « La mort d’un être cher est une leçon de vie que l’on n’oublie jamais. »
Le thanatopracteur
J’ai longuement arpenté l’un des longs couloirs des sous-sols de l’hôpital, plusieurs fois par semaine, pendant une dizaine d’années. Il y a, une fois par mois, une conférence qui se nomme « Le Grand Cirque »: soignants, soignés, diverses associations de patients en rétablissement y sont hébergés par le service et s’y réunissent régulièrement, et dont je fais à présent partie. Et plusieurs fois par semaine, les jeudis et les samedis, je fais des visites aux patients dans leur chambre, au jardin, dans les salles d’attente des médecins, et je participe en tant qu’animateur bénévole à des réunions avec les hospitalisés.
Il y a ce personnage étrange que je croise tout le temps: c’est le thanato de l’hosto. Il est en représentation en permanence. Il discute très gentiment avec tout le monde. Il est beau, il est gay, il drague, il rit, il est joyeux, et raconte à tous qu’il va toujours super bien. Son look est improbable: une petite crête punk impeccable lui donne une allure hollywoodienne. Il taquine tout le temps; on le remarque forcément.
C’est lui qui a fermé la bouche de mon père, en massant son visage, qui l’a lavé, habillé, qui a exercé tout son art pour le rendre présentable à sa famille, effaçant le plus possible les traits de la mort et ses stigmates de souffrance figée, puis l’a ensuite disposé dans le cercueil pour la mise en bière.
Je savais que la morgue était là, son royaume. Je découvre la chambre mortuaire où mon père repose dans son cercueil. Il a, à présent lui aussi, les cheveux coiffés en arrière, et il y a comme une petite crête discrète, très chic… Son dernier soignant est là, lui aussi, fier de son œuvre du jour. Il ne savait pas, avant de me voir, que c’était mon défunt à qui je venais dire Adieu. Il les coiffe tous comme ça…
Des années plus tard, je l’ai croisé en ville, un soir, à la station-service où il faisait des courses: un sac de bières fortes. Il était tombé en dépression, ça se voyait, impossible à masquer; la joie l’avait momentanément quitté, je l’espère. (Mais tout cela reste de la projection spéculative, en fait je n’en sais rien, c’était peut-être une mauvaise journée).Tout ce qui monte redescend. Je me souviens de sa gaieté de vivre, de son enthousiasme et du grand respect qui se dégageait de cet homme, puis d’un coup de mou…
Ce n’est pas un métier anodin que celui de rendre présentable le mort ou la morte. Alors je fais, d’instinct, le raccourci que son état du moment venait peut-être de là… Merci à lui.
«Qu’ils soient bons ou mauvais, beaux ou laids, riches ou pauvres, ils sont tous égaux maintenant.»
Stanley Kubrick dans Barry Lyndon.

J’suis passé voir ma mère à l’hosto et elle me raconte que le médecin lui a retiré son demi-Lexo du soir, qu’elle prend depuis 15 ans, en lui disant que ce n’est pas bon pour ses poumons et que si elle en prend trop, bla bla bla…
Bah vous savez quoi ? Elle a bad tripé toute la nuit, quasi des hallucinations, des cauchemars d’un autre monde, famélique, sa voisine de chambre est un loup-garou.
Donc j’y mets tout mon talent pour adoucir ce manque de pilule et je la rassure, avec des mots, etc. Elle me dit — et ça m’a marqué :
« Sylvain, tu causes bien, tu aurais pu être pasteur. »
Venant d’elle, une littéraire, le « tu causes bien » m’a beaucoup plu.
Quelques mois avant, j’avais été forcé de lui parler du petit Jésus, elle, une athée confirmée, hormis de temps à autre du: « Mais qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour avoir une famille pareille ? »
Forcé, car elle me demandait si je pouvais l’aider à partir sur sa fin et que, selon ma croyance, le suicide était très mal vu de « Seigneur, doux Jésus, Marie, Joseph ! », lui racontant aussi que je ne savais pas où trouver de quoi faire pour qu’elle ne se rate pas et que je n’allais pas participer à ce genre de drame.
Je passe voir le médecin de son service de vieux et lui dis que ce n’est sans doute pas le moment pour la mettre en sevrage de benzodiazépines. Le type me rétorque qu’il n’y a pas de benzo dans le Lexo. Est-il médecin ? Ou a-t-il vu la lumière allumée, est entré, a trouvé une blouse blanche et s’est assis là, trouvant l’ambiance sympa ? Bla bla bla… sa respiration, si elle en prend trop, etc.
Oui, oui, elle fume 30 Gauloises sans filtre par jour depuis 60 ans. Ses fils, sa fille, son mari… vous voyez ?
Le lendemain, j’y retourne: elle avait bien dormi. Il lui a remis son anxiolytique.
J’ai, avec elle, visité une douzaine d’Ehpad à la suite de son séjour à Sèvres. Moi, je voyais le piano, la musique sympa, Chopin, la nourriture qui avait vraiment l’air correcte… et elle ne voyait que les vieux la bouche ouverte, sans rien faire. Elle voulait rester chez elle, partir dans son lit, avec sa couette.
Elle continue la clope, les choses se compliquent, mais elle ne supporte pas cette descente qu’est l’entrée en dépendance: ne plus pouvoir sortir faire ses courses, prendre un bain toute seule, etc.
Avec les services de la mairie, on arrive à organiser deux, trois visites par jour…
Je suis invité une semaine à Dubaï. J’hésite, lui en parle, et elle insiste pour que j’y aille.
Sur place un vendredi, je rallume mon téléphone le lundi: un message du gardien disant qu’elle ne lui a pas ouvert la porte. Pareil le mercredi. Elle avait annulé les services de repas à domicile.
Le vendredi, en sortant de l’avion du retour, je vais chez elle et je sais déjà que je vais la retrouver morte.
L’appartement est calme — il l’est depuis des années — et dans sa chambre, sous sa couette rose, elle est là, endormie en chien de fusil. La scène est presque belle. Je soulève un peu le drap, la retourne sans vraiment le vouloir, elle est si légère…
Mais là, tout de même, c’est super moche: une demi-maman. La moitié de son corps et de son visage est une sorte de trou laid, décomposé, momifié, comme découpé en deux; il en manque la moitié. Des moucherons et petits insectes autour d’elle. C’est le mois de juin, il fait chaud, la fenêtre est fermée, l’odeur est forte.
J’appelle son médecin. Il me présente ses condoléances, me dit que sa présence n’est pas forcément nécessaire. J’insiste pour qu’il vienne. À côté de son lit, il y a un grand verre, comme un verre dans lequel on aurait touillé un pinceau après avoir fini de peindre pour ne pas qu’il sèche. Dans le tiroir: trois boîtes de Lexomil, vides. Elle s’est fait un gros milk-shake benzo pour s’endormir, en fin de compte le médecin qui lui avait retiré son lexo d’appoint, lui avait sans doute dit que si elle en prenait trop elle pourrait en mourir, alors elle a mis la dose maxi. L’OPJ vient, au moment où le médecin arrive et va faire son constat, nous sommes tous trois assis dans le salon et c’est plus fort que lui, la phrase du flic:
« C’est vous qui l’avez trouvée ? »
Houla. Je ne le sens pas, lui. En plus, petit, en képi à l’époque, il m’avait déjà repéré comme petit délinquant juvénile… Le toubib, un ancien militaire, direct, le calme, lui remet les choses en ordre:
« On va laisser ce monsieur tranquille à présent. Sa maman serait morte sous peu, elle a certes elle-même accéléré le processus. » Certificat de décès. Suite simple. Point.
Petit van gris métallisé, les pompes funèbres débarquent. J’ouvre toutes les fenêtres…
L’équipe est sympa. Ils vont la voir, je suis avec eux. C’est vraiment moche. L’un me dit: « Bon courage, monsieur. »
Ils vont chercher le cercueil et me racontent qu’il va falloir la déplier, donc la casser un peu pour la mettre dedans. J’insiste et reste avec eux. Le coordinateur me demande, ayant vu dans le salon une boîte de cigares de feu mon père, s’il peut en allumer un. En effet, la manip est infernale, surtout lorsque c’est votre maman. La voici dans sa dernière boîte, en robe de nuit. Même dans L’Exorciste ou Amityville, il n’y a pas ce genre de scène d’horreur.
Je leur dis que je vais rester seul avec elle quelques instants dans la pièce. Le chef me dit de rallumer le cigare et que ce n’est pas nécessaire de rester trop en présence de cette sale image.
Ils sont derrière la porte et je les entends penser que je ne vais pas tenir plus de deux minutes devant un spectacle si monstrueux. Quelques prières… mais c’est évident, ça ne sert plus à rien de s’infliger cela. Ils reviennent pour fermer, clouer et mettre un cachet de cire. Je suis fier d’avoir vu ces personnes à l’œuvre, faire ce qui est impossible pour les proches. Dans l’escalier, ils descendent ce cercueil qu’il faut lever et redresser pour passer; on l’entend s’effondrer sur elle-même avec un nouveau craquement fort.
Leur chef remonte à l’appartement, me donne une grande bombe d’un produit pour purifier, assainir l’appartement au complet, m’explique que je dois tout fermer, déclencher la bombe, et repasser dans deux jours…
Avant de m’occuper de l’appart que je vais devoir rendre, je vire directement le matelas, le sommier taché, aux ordures. Je préviendrai ma frangine le lendemain, tranquillement, qui ne sera évidement pas en état pour venir au crématorium… En vidant et me débarrassant de toutes les affaires de cet endroit où nous avons été élevés et avons vécu, je retrouve dans les placards des souvenirs simples. Alors, pour me donner de la force, je prie et je chantonne. Un ami me propose son aide, mais c’est mon devoir à moi. Je suis seul à présent. Je les porte tous en moi. Quelques semaines plus tard, après les funérailles, et les Quatre Saisons de Vivaldi durant la cérémonie — que ma mère voulait pour celle de son mari — son visage dévasté, qui me hantait toute la journée tant il était dantesque, est redevenu beau: en une nuit. Elle est venue me rendre visite dans mes rêves. Elle et mon grand frère étions le soir en voiture et je les ramenais vers une maison où ils vivaient à présent. En me quittant, tous deux me remerciaient avec beaucoup d’amour de m’être si bien occupé d’eux. Elle avait, cette nuit-là, son visage de jeune et belle Anglaise, si fière d’être écossaise, à ses quarante ans — de la période où elle m’avait donné la vie… Le bien l’emporte sur le mal, dit-on… Une image chasse l’autre…
“L’homme meurt autant de fois qu’il perd l’un des siens.”
(Février 2026. Fun fact, je viens de vivre une synchronicité qui va sans doute mettre longtemps à révéler quoi que ce soit, je viens d’aller me balader à Boulogne et devant le Monp’: je croise le flic zélé à la retraite dont j’ai parlé plus haut, il sort de la boutique et s’allume un gros cigarillo…)

Je discutais avec le producteur d’ABDM, qui me confirmait que ce projet de film « C’est la vie » est encore plus fort et important que celui, si nécessaire, pour lequel il s’est démené comme un lion pour le produire;
et qui en a trouvé le titre.
En effet, ce sujet, sur lequel on pourrait faire un milliard de films différents, nous concerne tous. Dans l’état où je suis en ce moment, n’étant pas sorti des lourdes conséquences de mes diverses expériences proches de ma propre mort et étant pourtant encore bien vivant, avec le ressenti d’être coincé dans un entre-deux, entre une force et une grande fragilité, je n’ai pas vraiment l’énergie d’aller démarcher les producteurs actifs.
J’ai toutefois acquis, grâce à la maturité de mon vécu, une vision claire du pourquoi: il doit se faire de telle ou telle manière. Instinct, intuition, expérience, preuve par l’image, ainsi que la facilité qu’ont les personnes à se livrer à moi en quelques secondes — un petit quelque chose que je porte en moi — les mettent, eux, en confiance.
Aussi, je me fiche de savoir s’il se fait ou non, qui le fait ou pas; mon ambition égotique est un simple désir artistique: voir du beau, du bon, du sage, du juste, et l’inscrire dans notre Histoire, celle de notre temps. Il faut le faire pour elle.
Et présenter au public un film recevable, qui apporte une réparation face à l’appréhension de ces moments incontournables de la vie et de sa finitude. Mais, comme dirait un ami, ce serait dommage pour l’art que je ne le tourne pas. Un sujet si tabou, qui a amené petit à petit notre société à, soi-disant pour le bien commun, occulter notre cadavre, va automatiquement lever des boucliers.
Ce film ne cherche pas à critiquer à l’emporte-pièce quelque entité ou praticien que ce soit, qui, la plupart du temps, forcent le respect par une dignité magnifique et nous aident à digérer ce que nous traversons dans ces moments les plus importants de nos vies, et à qui nous avons relégué cette prise en charge. Mais justement, puisque nous avons participé à créer cette séparation — les vivants s’occupant des vivants, laissant croire que ce serait aux morts de s’occuper des morts — autant profiter de mon cachet artistique de passionné des morts-vivants… Écoutons-les nous en parler avec leurs mots. Une amie, récemment, me partageait son histoire: lors du décès prématuré, pour elle, de sa vieille maman, une fois celle-ci venant de s’éteindre: la soignante du service continuait de parler à la défunte avec une douceur exceptionnelle, tout en prodiguant les premiers soins de sa funeste toilette, la rendant belle une dernière fois, afin que toutes et tous en aient le meilleur souvenir possible.
//TEXTE EN COURS D’ÉCRITURE NE PAS REPRODUIRE EN L’ÉTAT SOYEZ PATIENT VRAC D’IDÉES EN MATURATION//

Le cocon final d’un mort-vivant.
Ce soir-là, j’irai le sortir de là.
Je tournais Wenceslas pour le film « Au bord du monde » avec Claus et Nicolas lorsque, soudain, j’ai vu (c’est mon métier) ce type en face, à côté de la gare, sur le trottoir déserté, vers 2 h du mat’, une nuit d’hiver humide et glaçante. J’ai vu ce type, désespéré, fatigué et transi de froid, arracher un sac-poubelle de l’abri de bus et retourner s’allonger sur cette grille d’aération qui crache de la vapeur chaude: la condensation commençait à se faire, il allait mourir auto-gazé, étouffé, cherchant par réflexe cet abri de malheur…
Alors, tout naturellement, et juste pour ne pas le voir crever comme ça, je l’ai sorti de là; un piéton tardif a assisté à la scène et, en passant, m’a dit, avec de grands yeux choqués par cette scène absurde:
« Putain, flippant ! »
Je lui ai refilé le parapluie du moment pour qu’il finisse sa nuit vivant.
Quelques jours après, je l’ai croisé: mêmes fringues, évidemment, mais loin d’être un clochard, juste un sans-boulot, sans argent, sans famille active, sans toit, et en rupture avec que sais-je ?
Ils sont nombreux là, à Paris, cette nuit… où un de plus risque de crever tout seul comme une merde.
Je crois qu’on peut presque parler d’iatrogénèse: en cherchant à se faire du bien, ce qu’il a cru qui allait le sauver du froid et l’aider à s’endormir lui aurait fait du mal, et ça l’aurait tué, piégé. Sur cette bouche de chaleur, avec ce phénomène de vapeur, il aurait perdu son air,
asphyxié il serait mort sans s’en apercevoir…

C’est une nuit froide de décembre 2012, humide et sombre. Je suis épuisé. Nous sommes dehors jusqu’au petit matin à filmer, à photographier, en plein tournage d’Au bord du monde, depuis plus de six mois. Cet hiver est particulièrement glacial.
Nous sommes sur les quais de Seine; en face, c’est l’Institut médico-légal du quai de la Rapée. J’ai lancé la caméra pour un long entretien intime en face à face entre mon réalisateur, le preneur de son et Wenceslas, qui survit là depuis plus de quatre ans, à la rue, et qui nous raconte son quotidien et ses pensées sur la vie. Dans le film, c’est le moment où il nous parle avec tendresse de la cruauté des hommes.
Ce soir-là, avant l’arrivée de mes deux compères, je passe une heure sur un banc avec lui; nous partageons un petit repas. Pour lutter contre le froid, il s’est mis les pieds dans un sac-poubelle de la ville, comme s’il était en pot, planté*là. Lorsque la caméra tourne, je m’esquive, mais je reviens fréquemment vérifier que rien n’a bougé: la batterie, la carte, le diaphragme, le cadre, le point. Je m’éclipse le plus possible, laissant le face-à-face se dérouler tranquillement. Il regarde le réalisateur et, par ce chemin, s’adresse directement au public. Je vais chercher des chocolats chauds à la gare et de quoi grignoter avant que la dernière boutique ne ferme et que la ville s’endorme jusqu’au petit matin, laissant les âmes qui vivent là dans un silence redevenu le leur, sans la frénésie des passants de la journée. En arpentant le secteur, je rencontre parfois d’autres personnes et repère s’il serait pertinent de les rencontrer, en vue de les filmer. Plus loin, à mi-étage des escaliers du pont Charles-de-Gaulle, il y a un homme qui a récemment installé une tente. Je l’apprends à ce moment: il se prénomme Alexandre et vit avec son chien Kaiser. Sous le pont, sans éclairage, à une dizaine de mètres, il y a un homme allongé à même le sol, sans duvet. Il semble bien couvert — façon de parler — mais cela me glace le sang. Je comprends enfin, cette année-là, ce que cela signifie, concrètement, lorsque la météo parle de la température au sol. J’immortalise cette scène étrange et calme. La boîte noire qu’est l’appareil photo, en pause longue — trente secondes — capte, voit et redonne de la lumière à ce que l’œil ne perçoit pas encore et que je découvrirai une fois l’image développée.
Je ne l’approche pas, ne voulant pas déranger un type qui a réussi à s’endormir dehors; ça ne se fait pas. C’est l’ensemble, cette ambiance qui aura l’air si étrange, que je recherche. Je retourne voir notre nouveau participant, lui demande s’il connaît son voisin; il me dit que non. Rien d’étonnant, mais c’est toujours surprenant que ces personnes qui survivent si proches les unes des autres dans ce genre d’extrême ne se parlent parfois jamais, des années durant, ne connaissant pas le prénom — les habitudes, oui — mais pas le reste. Je discute et, en quelques minutes, la glace se brise. Il me raconte qu’enfant, il a été abandonné dans un sac-poubelle devant une institution. L’ayant persuadé de participer au film, je préviens mes compères, qui nous rejoignent. Je leur fais part qu’il y a un type un peu plus loin sous le pont, et je dis à mon réal:
— Je crois que le type est mort. Il me dit: — Viens, on va voir. Je lui réponds: — Non, pas envie de voir un macchabée ce soir. Vas-y, je t’éclaire.
Il s’en approche et lui lance des « Monsieur, monsieur, ça va ? », puis revient nous raconter qu’il a l’air bien vivant, que ses joues sont colorées et qu’il ronfle — du moins, il a fait des bruits. Vient Nicolas, le perchman, curieux, à qui je répète que je pense que le gars est sans doute mort. Sa réponse, authentique et pragmatique: — S’il l’est, nous ne pouvons plus rien faire pour lui.
Je retourne préparer le cadre. Prêt à tourner. Moteur.
Vingt à trente minutes plus tard, un camion de la BAPSA (Brigade d’assistance aux personnes sans abri), passant par là, équipé d’un projecteur dont la mission est justement de surveiller ce qui se passe le long des berges dans cet univers des sans domicile fixe, s’arrête. L’un des agents va à la rencontre de l’homme qui gît là, avec son sac de couchage, lui aussi lançant un « Monsieur, monsieur, ça va ? » plus énergique que celui de mon ami. Puis ils viennent nous voir, nous demandent, d’un ton un peu officiel, ce que nous faisons là, si nous avons les autorisations, etc., et en même temps très curieux de voir une équipe qui filme. J’en profite pour leur demander comment va la personne allongée qu’ils viennent d’aller voir, avec cette intention non formulée: je pense qu’il est mort. C’est votre travail, c’est à vous de le déclarer, d’alerter ? — « Ça va, il dort! » Puis nous parlons de la dureté de la rue, de tout et de rien, du métier; le froid pique, etc. Ils sont sur le départ, et je leur lance tout de même: — Le type là-bas n’est pas assez couvert. Par acquis de conscience, il repasse à son camion, puis ramène un duvet; peut-être pris par un doute, la peur de réveiller un mort-vivant, il viendra finalement le donner à Alexandre. — Bonne nuit les gars, bon courage. Cette nuit sombre, froide, fatigante: nous sommes, nous aussi, tous en mode survie. La visibilité est nulle, la lumière est sinistre, nos yeux sont plissés, nos têtes enfoncées dans nos manteaux; chaque geste devient de plus en plus pesant. Nous n’avons pas vu, ou pas voulu voir. Nous avons tous, à notre façon, fait un déni de réaction face à cette situation terrible. Tout autour de nous, la nuit est sordide, là-dehors c’en est déjà trop. Alors un mort, en plus! La mort est progressive, dit-on; le dernier organe qui meurt, la rendant irréversible, est le cerveau. Rencontrer une personne décédée est aussi un processus d’acceptation, et le déni apparaît en premier: il y a toujours un « Non, ce n’est pas possible ». En fait, si. Ça l’est. Les métros se réveillent. Le son qu’ils produisent sur ce viaduc, sur les rails, est une sinistre symphonie. Le jour n’est pas encore levé. Nous plions bagage. Quelques jours plus tard, je ne sais lequel d’entre nous découvre la dépêche AFP:
« Un sans-domicile fixe de 45 ans a été retrouvé mort de froid ce matin à Paris, sous le pont Charles-de-Gaulle (dans le XIIe arrondissement), a-t-on appris de source policière. C’est un piéton qui a alerté les pompiers. Une fois sur place, le médecin du Samu a constaté le décès du quadragénaire, qui est, selon lui, mort d’hypothermie. »
J’étalonne les photos et découvre la position à angle droit des pieds du défunt. C’est évident, à présent: il était bien mort, depuis déjà quelques heures, pour avoir un tel relâchement et une telle rigidité.



Cela fait une semaine qu’il s’est installe dans ce quartier, sous le pont Charles de Gaulle, non loin de la gare d’Austerlitz. qui a accepté de révéler devant la caméra sa vision du monde.
Et qui commence son histoire nous racontant qu’il est orphelin, qu’ont la déposé dans un sac-poubelle devant une institution lorsqu’il était nourrisson.
Paris Match https://www.parismatch.com/Culture/Cinema/Au-bord-du-monde-la-critique-545217

Polka https://www.daisyday.fr/pdfAUbordDUmonde/Polka24_image_cine_Leser.pdf
Télérama – Pierre Murat
On n’avait plus vu Paris aussi étincelant depuis Stanley Donen et ses films avec Audrey Hepburn. Eclairés par un chef opérateur magique, Sylvain Leser, les monuments semblent émerger, la nuit, tels des mirages. Dans cette ville fantôme, les voitures, rares, semblent glisser pour fuir ailleurs. Et laisser la place à ceux qui n’ont pas où aller… Un homme pousse son Caddie dans les rues désertes pour gagner le lieu où il dort, depuis des années : c’est Wenceslas… Recroquevillée contre sa grille, Christine raconte sa vie d’avant : sa maison, détruite, son mari et ses trois garçons, eux aussi à la rue, qu’elle espère retrouver un jour. On ne sait pas si elle dit vrai ou si elle invente, tant elle semble échappée d’une pièce de Jean Giraudoux : elle ressemble, d’ailleurs, à l’actrice Marguerite Moreno, célèbre pour avoir créé La Folle de Chaillot… En compagnie d’un ami étrangement muet, Pascal évoque sa cabane du 7e arrondissement, faite de bric et de broc, qu’il a mis des mois à aménager, à embellir. “ S’il y avait le courant, ce serait royal ! dit-il en riant. Déjà que je ne sors pas beaucoup de chez moi, là, je ne sortirais plus du tout ! “ Son angoisse, c’est que certains riverains, pas contents de voir un clodo gâcher leur belle rue, le forcent à déguerpir, un jour. Pour l’instant, ils sont gentils. “ Y a même un flic qui m’a apporté un plat de charcuterie pour Noël “… Alexandre, lui, installé de l’autre côté de la Seine, philosophe, tel un disciple de Cioran : “ On recule au lieu d’avancer. Bientôt la société deviendra moderne, mais l’homme redeviendra préhistorique. La seule chose qu’il n’y aura pas, ce sont les dinosaures. Mais la police continuera à exploiter cet homme des “cavernes moderne “…
Ils sont tous magnifiques, ces résistants éphémères. Dignes. Aussi beaux que cette ville, magnifique et froide, autour d’eux. Que le regard, chaleureux, du réalisateur. Claus Drexel ne les humilie pas. Il ne les filme pas, comme beaucoup avant lui, avec une pitié maladroite. Il en fait, au contraire, de purs héros tragiques, victimes de forces qui les dépassent et qui les broient. Démarche passionnante. Réussite totale

J’ai été soigné pendant une dizaine d’années par un vieil acupuncteur traditionnel renommé. Je souffrais alors d’une hépatite chronique et, les fins de semaine, je me traînais lamentablement jusqu’à son cabinet, épuisé. Je ressortais de ses séances comme neuf. Il avait passé une sorte de deal avec moi. Il savait certes que je n’avais pas beaucoup d’argent et, chaque fois que je voulais lui tendre un bifton, il le repoussait en m’invitant plutôt à continuer d’être bénévole en tant que visiteur à l’hôpital, à aller remonter le moral des uns et des autres en les encourageant, comme le font aujourd’hui les patients partenaires. Un vieux sage, un peu mon grand-père spirituel. J’étais souvent son dernier patient du soir et je l’aidais à fermer son cabinet. Sa femme, parfois un chauffeur ou l’un de ses amis, venait ensuite le chercher. Il enseignait ses méthodes à de nombreux étudiants et je fus parfois, à ma plus grande joie, l’heureux patient cobaye… Un après-midi, il me dit qu’il avait comme fait un infarctus ce matin-là, qu’il n’arrivait plus à faire le « Tao » et que ça sentait la fin.
Une semaine plus tard, je suis invité chez lui pour lui dire au revoir.
J’ai appris par son épouse qu’il était décédé le même jour que ma mère. Elle a veillé son mari à la maison, sur son lit de mort, comme cela se faisait souvent dans les familles à une autre époque, avec la préparation de circonstance organisée par les pompes funèbres, j’imagine. Ses funérailles, au Père-Lachaise, dans la salle de la Coupole, furent époustouflantes: un orgue de barbarie, du violon, des discours, et tous ses étudiants du monde entier venus le saluer, remercier et honorer le grand maître… Je pense que cela ne se fait quasiment plus en ville, peut-être en province, à la campagne. Cela me rappelle — j’avais une dizaine d’années — la première et la dernière fois que j’avais vu un drap noir théâtral disposé devant l’entrée de l’immeuble, le prêtre qui se déplaçait, etc.
L’un de mes souhaits pour ce film est d’aller explorer, aux quatre coins de la France, ce qui se pratique encore, les rites et les traditions qui perdurent dans l’accompagnement des morts.
Partir à la rencontre de ceux qui veillent encore leurs morts, qui chantent, qui prient, qui parlent au défunt. Chercher ce que ces gestes transmettent, ce qu’ils apaisent, ce qu’ils réparent.
« La mort met fin à une vie, pas à une relation. »

L’histoire de La Mort à Téhéran. Un Persan, riche et puissant, se promène dans son jardin avec un de ses domestiques. Ce dernier lui apprend qu’il vient de rencontrer la Mort, qui l’a menacé. Il supplie son maître de lui prêter son cheval le plus rapide pour qu’il puisse s’enfuir à Téhéran le soir même. Le maître y consent et le domestique part aussitôt à bride abattue pour la capitale. En rentrant chez lui, le maître croise la Mort à son tour, et la questionne: «Pourquoi as-tu effrayé et menacé mon domestique?
— Je ne l’ai pas menacé; j’ai seulement été surpris de le trouver ici alors que je prévoyais le rencontrer ce soir à Téhéran», répond la Mort.
Dialogues avec l’Ange – Gitta Mallasz
QUI SE DÉPÊCHE
S’APPROCHE DE LA MORT PAR DEVANT.
QUI TARDE S’APPROCHE DE LA MORT PAR DERRIÈRE.
ENTRE LES DEUX : L’ÉTERNITÉ.
QUI AGIT À TEMPS IGNORE LA MORT.
Hanna voit une image illustrant ce qui vient d’être dit : la vie sous forme d’une ligne verticale, fine comme le fil le plus fin d’une épée aiguisée. En agissant au moment juste, nous sommes cette ligne — dans l’ici et maintenant — et vivants.
Si nous nous précipitons, nous sommes dans l’avenir : la mort par-devant.
Si nous tardons, nous sommes dans le passé : la mort par-derrière.
En agissant au moment juste, nous sommes en contact avec l’éternité.
— Cela suffit pour aujourd’hui.
Ses mains se posent au-dessus des miennes, et je sens une force les traverser.
Tu pourras créer !
Cet homme écroulé, les bras en arrière, adossé christiquement sur son bûcher rougeoyant pourrait faire partie d’une fiction, si nous menons ce documentaire vers un montage fictionnel — je n’ai rien contre.
Lors de la crémation de mon père, à Suresnes, le coordinateur me demande si nous voulons assister à la mise à la flamme. Je me souvenais de la puissance de celle-ci pour mon grand frère, au Père-Lachaise: dans une des salles du sous-sol, le cercueil disparaît au travers des portes d’acier du four, sitôt happé par les flammes…
Alors je dis oui au gars, et il ouvre une sorte de petits volets minables, sauce Ikéa, derrière lesquels attendait un écran genre plasma, mais ridicule, tout cheap, pour visionner à la télé, produit par la caméra de sécurité de la pièce dans laquelle se déroule la scène. Suresnes, proche de Paris, ce n’est pas super chic, je sais — mais alors, dans nos villes de province, que s’y passe-t-il ? …
Et, via cet écran qui s’allume, en profiter avec un effet lynchien et envoyer le public atterrir magiquement dans d’autres mondes, se retrouvant soudainement pris dans les tourbillons de fumée des crémations naturelles…
« La mort est le seul Dieu qui vienne lorsqu’on l’invoque. »
Il me reste quelques petits bouts de texte à poser ici, quelques anecdotes… ⇣

Il y a un ouvrier, en bleu de travail — un marbrier, un cantonnier ? je ne sais pas trop — qui vient vers moi pour taper la causette. Vingt ans de plus que moi, une bonne tronche bien franche, de grands yeux gris-bleu, casquette, clope au bec, une corde avec un crochet sur l’épaule. On s’assoit sur le bord d’une tombe. Il me raconte qu’il est fossoyeur et que nos métiers sont sans doute un peu pareils: lui, il descend dans le trou; moi, je grimpe dans les arbres. Je ne vois pas du tout le rapport, mais je suis partant pour y réfléchir. Nous sommes tous les deux au service de la Ville et nous y faisons des boulots peu communs, pénibles et ingrats. Il y a plus cool comme job, mais il faut bien que quelqu’un s’y colle, et ça, c’est nous.
Plusieurs personnes attendent autour d’une tombe, à vingt mètres de là. Il me dit qu’ils attendent le commissaire, qu’une exhumation est en cours, que ses collègues y sont; lui a dû faire sa part, d’où la pause… Il va se passer quelque chose. Lui le sait, moi pas…
Puis, une malice soudaine illumine son regard. Un sourire qui me dit: « Je t’ai bien eu, tu ne t’y attendais pas. » Une odeur, justement d’outre-tombe, envahit le lieu: chaude, sucrée, totale, poisseuse, envahissante, prenant tout l’espace sur trente mètres à la ronde. Ils ont ouvert le cercueil.
Le temps et les sens sont suspendus. Il se délecte de mes émotions qui s’affolent et m’observe encaisser, à ma façon, en tentant de les contenir. Dois-je respirer ? Par le nez ? Par la bouche ? Ne plus respirer ? Le goût est entré. Il faudra tenter de le déglutir et de l’oublier à présent.
À midi, avec les anciens élagueurs — nous, c’est la jeune génération — nous discutons de la farce que ce type m’a faite. Les anecdotes sur ce métier qui impressionne affluent. Un collègue, lui, s’était fait bizuter lors de sa première affectation: il avait débarqué au cimetière de Thiais — la dernière fosse commune, fermée depuis. Son atelier de bûcheron, voisin de celui de l’équipe des fossoyeurs, était propice à accueillir ces tranches de vie du milieu ouvrier, où des jeunes venus de la campagne débarquaient à la ville pour trouver du travail et y faire carrière…
Les gars lui avaient gentiment demandé de virer un gros tas de feuilles. Il s’exécute, puis soudain, au bout de sa fourche: un tronc humain…
— dans ces métiers d’assimilés fonctionnaires, la quille, c’est 16 h 18 — il reprend sa bagnole et sent une odeur. Il va voir dans son coffre: une tête d’homme en décomposition… Ahhh, le bon vieux temps…
« Qu’en as-tu fait ? » — « Bah, j’ai pris des vieux journaux et je l’ai mise dans une poubelle. »
Il me raconte aussi que parfois la haut dans les arbres, il tombait sur un bout de doigt ou autre, que les corbeaux avait laissé tombé ou planqué pour plus tard..
___ Ce dont je me rappellerai des années après:
« Un matin de moisson suffocante, loin de la saison touristique, je lisais le Bombay Post dans ma chambre d’hôtel où le moisi règne en maître. Ça parlait d’une épidémie menant à l’extinction de ces fameux vautours, remplacés dans la foulée par des corbeaux* (corneilles) qui, malheureusement, bâclent le travail, lâchant de petits bouts d’humains mal avalés dans les citernes d’eau de la ville — d’où la création des jardins suspendus au-dessus des réservoirs. Page suivante, j’apprenais que la morgue de Bombay, faute de « clients » argentés, partait à vau-l’eau : les frigos ne marchaient plus, les rats avaient envahi le quartier, fermé pour raisons sanitaires. »
Donc les gars ont la gestion de tout ce qui se passe dans les trous concernant les individus, de la mort à la mort. Moi, je ne faisais que gérer la vie des arbres, de leur naissance à leur mort. Rien à voir…
J’ai croisé d’autres personnages de cette profession. Lui, je l’ai revu déjeuner à la cantine avec son équipe. Il est vrai que ces personnes ont parfois une dégaine atypique. J’aimerais savoir pourquoi ils le font, qu’ils me racontent leurs premières fois, leurs débuts, leurs motivations profondes, ou si ils sont nés pour ça. Car chaque jour de la semaine, descendre dans les tombes, trier les ossements à mains nues comme la tradition l’exige, être au contact des familles dans la douleur, rire de la mort entre eux pour la conjurer — mais jamais rire du mort — et rester digne dans un métier qui finit par se porter dans la chair, sur le visage, dans le regard, dans l’âme…
Ils m’ont dit que parfois cette odeur collante était comme une huile, et que se laver les mains dix fois de suite ne l’enlevait pas, avant de passer à table, avant de rentrer chez soi.
Tous les ouvriers le savent: cambouis, poisson, terre, chiotte — aucun arbre n’a le même parfum.
Alors celle de son prochain ?

Cette charmante personne est la thanatopracticienne de cet hosto…
Je sors de mon bistrot préféré. Rien d’excessif, juste un apéro « pour la route ». À 500 mètres de chez moi, contrôle de police au carrefour. Alcootest. Positif. Garde à vue. La semaine suivante: convocation au tribunal. J’arrive à 9 h pétantes. La juge commence par les « gros dossiers ». Un individu, habitué des lieux.
— « Monsieur, vous êtes multirécidiviste en sursis, et vous revoici… » L’avocat parle. Le procureur parle. Le monsieur parle. Il explique qu’il conduit doucement. Très doucement. Professionnellement doucement. Il est chauffeur de corbillard. Même la juge marque une microseconde de pause. Verdict: — « Ce soir, vous dormirez en prison, monsieur. » Ambiance. Les heures passent. 12 h… 13 h… Je révise mentalement ma ligne de défense: « C’était à 500 mètres du but… » Argument juridique d’une puissance exceptionnelle… Puis arrive mon tour. La juge me regarde avec un mélange de fermeté et de lassitude pédagogique.— « Bon. Vous avez entendu. Vous savez ce qu’il vous reste à faire. » Effectivement, après la matinée que je viens de passer, le message est limpide. Elle me propose le menu du jour: – Une amende salée ou – Une suspension de permis bien assaisonnée. Je choisis, je signe, je remercie presque. Une première. Et définitivement une dernière. Depuis, je suis devenu un convaincu de la devise la plus intelligente jamais inventée: Boire ou conduire: il faut choisir.
Si je vous raconte cela c’est que nous allons rencontrer ceux qui sont concernés par la mort au volant. Les coupables, la justice, les victimes, les secours, les survivants, etc.

Hâte de découvrir, par chez nous, les techniques de ceux qui embellissent nos défunts pour nous les rendre présentables..
Madagascar, une île pour les aventuriers en mal d’aventure: c’était ce genre de slogan qui dépeignait ce que j’allais y chercher au siècle dernier.
Une autre expression m’était venue, que je trouvais percutante. On dit que la Corse est l’île de Beauté de la France; je disais que Madagascar est à l’Afrique ce que la Corse est à la France, son île de Beauté. Mais à l’époque où je me racontais cela, je n’avais encore jamais mis les pieds en Corse… Je n’ai toujours pas fait numériser ces vieilles diapositives, juste une vingtaine sur mille, et je ne sais pas dans quel état sont les autres, en me souvenant toutefois qu’il y a dans le lot quelques images d’ossements d’ancêtres, dans un cimetière ancien à flanc de colline, en forêt, prises lors d’une randonnée… Pour certains sages, les deux pays les plus chargés en spiritualité au monde sont l’Inde et Madagascar. Avec ma compagne, nous y allions à répétition, simplement pour fusionner avec cette nature et y faire des rencontres pleines de surprises.
Les rites funéraires, le Famadihana et le rapport aux ancêtres des différentes ethnies de la Grande Île sont aujourd’hui très documentés sur Internet. https://shs.cairn.info/article/TOP_075_0061?lang=fr&ID_ARTICLE=TOP_075_0061 & https://fr.wikipedia.org/wiki/Famadihana & À l’époque, je n’avais jamais ouvert un ordinateur et je découvrais les choses lorsque je les rencontrais, simplement en faisant l’expérience, vues de ma fenêtre avec la compréhension du moment. La porte d’entrée fut la joie: une grand-mère du village était partie rejoindre les esprits de la forêt et de tous les éléments. Une grosse fête de plusieurs jours: danse, musique, alcool, rires, retrouvailles… On pouvait se demander, en les voyant si joyeux et légers, si ce n’était pas une réunion de famille autour d’un mariage. Il y a surtout cette coutume du retournement des défunts. J’étais avec un vazaha qui vivait là depuis vingt ans lorsque nous avons rencontré des villageois, hommes et femmes, portant un défunt à hauteur d’épaule sur un brancard de bois; les chants accompagnant ce cortège étaient sublimes. Deux vieux très chics viennent demander à mon ami de les suivre à cet enterrement, mais il a bu, sent l’alcool et ne fait pas bonne figure. Alors ils se rabattent sur moi, sans vraiment me laisser le choix: je dois suivre le cortège à présent. L’un des deux me prend la main et nous entrons dans la forêt, pieds nus. C’est ça le problème, en vrai: marcher pieds nus dans la brousse malgache, avec des cactus qui n’existent nulle part ailleurs, comme quasiment tout à Mada, ce n’est vraiment pas rien… Eux ont de la corne; le vazaha de passage n’en a pas. On peut même dire de l’île que tout y est staphylococcique: ne surtout pas se couper en se rasant est de rigueur. La moindre petite blessure peut engendrer un drame infectieux. Ne pas s’y rendre sans antibiotiques puissants à large spectre. La cérémonie est triste, une fois arrivés dans ce cimetière en plein bush: une femme pleure son enfant qu’on enterre…
Quinze jours plus tard, rebelote. Mais là, c’est la saison du retournement d’un mort: sept ans sont passés et ils vont déterrer un ancien dans ce même lieu. Mon copain, définitivement alcoolique, n’est toujours pas en état d’y assister.
L’ambiance est joyeuse: ça chante, ça parle, ça prie. Ils mettent le mort, qu’ils ont en partie dépoussiéré et qui était enroulé dans un tapis, sur ce radeau de bois, et c’est à présent un grand, grand, grand tour du village en cortège. Nous — car je suis avec eux un peu malgré moi, vu l’état de mes pieds — le ramenons devant sa maison en chantant. On en profite pour boire un coup, puis retour en terre: l’aller-retour fait au moins dix kilomètres… Ma présence, celle d’un étranger, est pour eux de bon augure. Pour me remercier, ils me mettent quelques billets dans la main: une offrande… Mon voyage, cette année-là, se poursuit dans une autre région, puis une autre…
À deux reprises, j’ai dû quitter Madagascar en urgence, car de petites plaies étaient devenues des trous infectés. Je m’étais présenté la dernière fois voir un médecin à la capitale, car les nuits qui précèdent j’avais des vertiges dantesques. Allongé, je tombais encore plus profondément dans des gouffres; des centaines d’yeux me regardaient chuter dans des puits sans fond. Je me réveillais de ces cauchemars en sueur.
Un copain pilote, à mon réveil, ayant vu ma tronche suintante et ma jambe que je n’arrivais plus à poser au sol, m’a emmené à temps avec son petit coucou pour rentrer. Le toubib qui vivait à côté de l’aéroport m’a dit de continuer cette Pyostacine à forte dose et m’a conduit à l’aéroport international, me racontant que si j’entrais à l’hôpital local, je n’en sortirais sans doute pas. Ils m’ont mis en première. J’ai dormi.
À l’arrivée, je suis allé directement à Pasteur en infectiologie. C’est une médecin malgache qui m’a accueilli. J’ai passé une semaine chez eux dans une fièvre semi-délirante, sous perfusion d’antibiotiques puissants, avec des infirmières bonnes sœurs qui, parfois, lorsque je sortais de ma semi-conscience, me tenaient la main… Mes autres souvenirs de ces voyages là-bas sont surtout empreints d’émerveillement, d’immenses sourires et d’expériences extrêmes: en mer avec les Vezos, en forêt, en brousse chez les Mikéas, au sein d’une nature si forte qu’être à son contact et la pénétrer relève souvent de l’exploit personnel. Aucun aventurier n’est capable d’aller au-delà de là où le local, qui vit là depuis quelques siècles, s’arrête. Ces dernières décennies, Mada a connu de grandes crises de pauvreté et de famine, de violences, et y voyager simplement à la découverte de la nature comme je le faisais dans mon insouciante jeunesse ne me semble plus approprié aujourd’hui.
J’ai une tonne d’anecdotes de rencontres sur place, dans des endroits dits reculés et difficilement pénétrables, avec des personnes pour qui la sorcellerie, l’exorcisme, les fantômes, les esprits bons et mauvais, les superstitions, les signes, les entités, les dieux sont réels… mais c’est un autre sujet.

• Quelle est la nature de l’amitié entre l’homme et le lémurien ?
• Si l’homme jette son bâton sur le baobab et qu’il reste niché dans les branches, le lémurien le lui rend.
• Et si le lémurien ne le lui rend pas ?
• Alors l’amitié sera rompue ! https://fr.wikipedia.org/wiki/Sifaka
Allée des Baobabs de Morondava https://fr.wikipedia.org/wiki/All%C3%A9e_des_baobabs Mikea https://fr.wikipedia.org/wiki/Mikea

/Une légende urbaine et rumorale raconte qu’en Inde, les Occidentaux décompensent et deviennent parfois fous. J’en ai vu péter un plomb sévère, c’est clair. Des cellules de crise psychologique existent dans chaque aéroport international. Que les Japonais craquent après avoir vu Paris, et que les Français, eux, vivent ce risque à Florence, en Italie…/
J’ai fréquenté et aimé passionnément Florence pendant trois ans. J’ai mis plus d’un an à m’en remettre. J’ai tout essayé pour tenter de changer sa trajectoire; je l’ai emmenée voir et rencontrer tous les soignants possibles sur le marché français. De la folie pure, de l’imprévisibilité de haut vol. Évangélis, mon psychiatre analyste, qui la connaissait, m’avait dit dès les premiers jours: « Tu n’y arriveras pas, c’est impossible, insauvable, tu n’as pas la structure psychique pour vraiment l’aider. »
Elle voulait rejoindre à tout prix sa défunte sœur jumelle.
Elle a réussi à stopper sa souffrance de vivre; elle souffrait trop.
Schizophrénie affective.
Après une séparation d’un an, elle m’a rappelé. Je suis venu. Elle m’avait téléphoné afin que je recueille son chat Horacio. J’étais passé la voir et elle avait tout préparé: sa boîte, la bouffe, son carnet de santé, de l’argent. Je lui ai dit oui, bien entendu, mais pas ce soir, et je lui ai fait un baratin, repoussant la prise en charge de ce chat que nous étions allés chercher ensemble quelques années plus tôt et qu’elle aimait passionnément. Moi aussi, je l’aimais, ce matou. Elle, elle avait pris sa terrible et fatale décision.
Alors je n’ai rien lâché, repoussant chaque jour, à chaque visite, la reprise du chat, et j’ai remué ciel et terre pendant un mois: le commissaire de l’arrondissement, le prêtre, le psychiatre, son ancien psychiatre, etc. Sa famille aussi: j’ai fait un forcing massif, appelé le grand frère, son père — un vieux toubib retraité en province —, sa mère, et enfin sa belle-sœur, qui, elle, a à peu près pigé qu’il fallait une prise en charge plus qu’urgente. Mais sa famille n’avait pas du tout la raison, en vrai, et avait depuis longtemps abandonné tout espoir d’amélioration; ils n’en avaient strictement plus rien à foutre de son devenir. Ils ne lui auraient pas donné 20 € pour se soigner, manger, aller consulter. Toutefois, elle était logée dans une piaule sympa au-dessus de chez sa daronne, au caractère de cerbère, avec qui elle s’engueulait de façon musclée en permanence. J’imagine qu’elle leur avait déjà fait les quatre cents coups et qu’ils étaient réellement, eux aussi, impuissants face à son mal profond et à ses épisodes délirants, avec de gros virages maniaques.
Je ne l’ai pas prévenue que je faisais toutes ces démarches auprès de sa famille par derrière, mais j’étais en lien avec eux via la belle-sœur. Et elle, au quotidien, refusant de prendre le greffier: « Oui, oui, oui, demain je l’emmène », sachant que le jour où j’emmènerais Horacio, sa dernière raison de vivre, elle en profiterait pour faire la connerie. Elle voulait prendre le train pour les falaises d’Étretat, ou se foutre sous les rails, et se penchait sur toutes les pistes. J’ai pleuré très fort en l’apprenant. Je l’ai vécu comme un choc. Je crois qu’elle nous a quittés un 1er mars 2009. La belle-frangine m’a donné rendez-vous à Paris; je croyais que c’était pour mettre quelque chose en place, pour une mise à l’abri, et qu’il fallait qu’on se concerte en ce sens. Je n’étais pas passé la voir cette semaine-là, ayant cru qu’eux, justement, allaient le faire, comme convenu entre nous, l’aider vraiment.
Alors oui, certes, elle l’avait accompagnée chez le psy, organisé des dîners, des sorties, et même présenté un soi-disant « futur petit copain pharmacien séduisant », croyant que ça allait suffire, qu’ils géraient. Que dalle, en fait. Il fallait la faire hospitaliser en HP, point. Alors je lui ai dit, après mes larmes: « Bon, qu’avez-vous fait du chat ? »
— « On l’a donné à une jeune étudiante, car elle ne voulait plus que tu le gardes… » Les enfoirés.
Le dernier message de celui qui va se suicider est souvent tordu; il est complètement inversé. Famille à la con, en fait, à qui j’ai permis de faire quelque chose pour l’une des leurs, mais qu’ils ne voulaient ni ne pouvaient faire.
Un « petit copain pharmacien »… Les cons. Elle déconnait avec les médocs depuis quinze ans.
D’ailleurs, pour partir, elle en a bouffé plusieurs dizaines, qu’ont trouvées les pompiers, qui ont cassé sa porte après plusieurs jours sans nouvelle.
Puis j’ai accepté sa mort, un deuil express, imaginant qu’elle était enfin là où elle désirait aller, qu’elle avait stoppé sa terrible impossibilité d’être heureuse, éprouvant un malheur constant, n’y arrivant pas ici.
Elle ramait grave psychiquement. Sa famille, auprès de qui j’avais vraiment lourdement insisté en les appelant tous, ayant donc forcément compris qu’elle allait passer à l’acte, n’a pas tout mis en place pour la faire hospitaliser contre son gré. Elle n’était certes pas facile à aider.
Ils ont mis 20 000 € dans les funérailles et sa pierre tombale, bravo, pfff.
J’ai remarqué que parfois, la société, en échec avec les vivants, se déclenchait rapidement et efficacement autour des morts. On prenait à ce moment mieux soin d’eux, les honorant d’une façon ou d’une autre…
« Nous allons tous mourir, nous mourrons tous. Quel cirque ! Cela seul suffit à nous faire aimer les uns les autres. Mais nous ne le faisons pas, car les futilités de la vie chatouillent nos sens, et elles nous terrifient aussi. Nous sommes des êtres humains dévorés par le néant. »
J’ai rêvé d’elle deux ou trois fois cette année-là. Elle était là, elle passait juste. Elle n’avait pas l’air heureuse non plus dans ses limbes, telle une fantôme. Je ne l’ai pas revue en songe, la nuit, depuis plus de dix ans.

C’est du même ordre à présent pour les funérailles: j’y vais hyper rarement. En revanche, lorsqu’une personne me parle de la mort d’un de ses proches, ou que je l’apprends même des années plus tard, je lui transmets toujours mes condoléances. Un “désolé” suffit parfois; un simple geste, une simple attention. J’ai remarqué que ceux qui ne m’ont rien signifié sont tombés dans mon estime, allant jusqu’à provoquer la fin d’une amitié, sans pour autant créer de ressentiment. Juste un: “Je me fous dorénavant complètement de quoi que ce soit qui puisse t’arriver.” Point.
Trois de nos chats sont venus mourir avec moi, dans mes bras, dans mon lit. Bien qu’ils aient passé leur vie dans une relation fusionnelle plus marquante avec ma compagne, à l’approche de la fin de leur vie respective, ils m’ont choisi pour être avec eux ce jour-là. Je sais qu’on peut s’attacher à nos animaux autant qu’à un être humain, et la perte de ces compagnons est parfois un deuil plus fort que celui que l’on vit pour certains humains.
Parler aux morts
J’ai un imaginaire bien débridé. Je n’ai même pas besoin de fermer les yeux pour ajouter une image à la réalité. J’imagine que c’est pareil pour tout le monde, mais en fait, c’est complètement incertain: personne n’a les mêmes câblages dans la tronche. Ce côté contemplatif inné me suffit; il est en soi créatif. Regarder, visualiser, rêvasser, imaginer, songer, l’emportent parfois sur mon désir de photographier. En regardant une photographie, image fixe, une toile, il m’est facile d’inventer une continuité de la scène: avant, après, d’ajouter des éléments au tableau. Le film peut continuer, sans limite… Lorsque je pense à un défunt, c’est pareil. Je peux le voir, inviter en souvenir la personne. Chaque fois que je convoque en pensée quelqu’un qui n’est plus dans notre monde vivant, il est presque réel. La personne convoquée est d’ailleurs souriante. Les pensées qui entourent ces moments sont toujours une forme de vérité nue: plus rien à cacher, tout est pardonné. Un sentiment de paix. Je prie lorsque cela arrive et je leur souhaite toujours d’aller encore plus vers la lumière. Cette relation spirituelle, ces petites discussions au moment où cela advient, me permettent d’éviter le contact souvent éprouvant des funérailles, d’avec la famille et de communiquer aux défunts de belles intentions. Pas besoin de me retrouver proche du cercueil et de la tombe pour me sentir connecté à son âme. L’esprit d’autrui est accessible en et avec la simple intention, pour moi c’est une évidence. En discutant avec des ami·e·s, j’ai appris que beaucoup d’entre eux n’osaient pas: ni y penser, ni régler le passé, les non-dits, les querelles, les colères, les ressentiments; et que le royaume des morts, si royaume il y a pour eux, est un endroit… un peu effrayant, dérangeant, pas facile à accepter, donc ils n’y pensent surtout pas et se refusent même à y penser, etc. L’imaginaire est la porte d’entrée du monde spirituel.
Plus rares sont mes morts revenus dans mes rêves. Ça, ce n’est pas de mon fait conscient.
« Faut-il que je dise toutes les vérités ?
Les gens que j’aime, je les aime parce qu’ils sont pleins d’illusions sur la vie.
Alors que la vie, sa seule promesse, c’est la mort.
Je vois les futurs morts dans les vivants qui sont devant moi.
Je ne les vois pas, je le sais… » Michel Vaujour

La suite, plus tard…
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