Au Bord Du Monde, le livre
[ Texte en cours d’écriture, repassez dans quelques heures, années… ]


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Puis je prends quelques distances pour ne pas déranger cette intimité, l’échange se passe entre Claus et la personne. Ce soir je me rappelle avoir été chercher des chocolats chauds juste avant la fermeture de la buvette de la Gare, puis de m’être éloigné et d’avoir rencontré Alexandre sous le pont National. Il a tout de suite accepté de participer à cette aventure, celle de nous décrire son monde, la rue, sa vision du monde…
Les personnes qui vivent là dehors si on leur porte de l’attention en passant du temps avec eux se sentent parfois en confiance et nous livrent avec authenticité qui elles sont et ce qu’elles ont envie de nous raconter. Ces paroles sont précieuses. Le témoin est très souvent le bienvenu lorsqu’une chose anormale se passe. Les journalistes, les photographes vous le diront, même à la guerre les victimes et les combattants ont besoin d’eux pour le dire au monde entier. Là pourtant ce n’est pas la guerre mais la survie, qui laisse d’ailleurs ces personnes avec le même besoin, celui peut être de crier sa vérité, son coup de gueule, son désespoir ou autre, en tout cas d’être entendu, vu et reconnu. De ne plus être seul à porter un fardeau. De diluer sa misère. D’être aidé. Qu’on le raconte avec eux, pour eux, pour nous, pour les autres… Sait-on jamais ? quelqu’un entendra et fera un pas vers l’autre, c’est tout ce qui compte je crois. Je ne me rappelle plus si nous avons commencé à le filmer ce soir là, ou si c’était la nuit suivante. Nous sommes revenus vers lui plusieurs dizaines de fois tout au long de cette année, là sous le pont, sous celui de Notre Dame, dans des parkings et je l’ai revu par la suite à divers soupes nocturnes. On a continué de parler. Il a vu le film, en était très ému et fier, mais pareil je ne me rappelle plus dans quelle salle il l’a vu, nous en discutions tous deux à la sandwicherie qui est juste en face de l’Église Saint-Leu Saint-Gilles qui sert des petits déjeuners à deux pas de Saint-Eustache, qui sert le souper aux sans abri. Dans le quartier des Halles. Une vie de vagabond à Paris et à la campagne, rat des villes et rat des champs m’avait-il raconté, il avait vécu chez le Gitan en forêt et s’en était enfui la trouille au ventre. Une vie à la Zola à la Hugo. Je ne sais pas ce qu’il est devenu depuis…ni lui ni son vieux chien Kaiser. Rappelons nous ses paroles qui nous causent avec ses mots d’un monde de technologie qui avance et des hommes qui régressent comme à l’époque des dinosaures…


Il y a des images dans la vie de chacun d’entre nous qui pénètrent au plus profond de nos âmes. C’est le cas de celles proposées par le film bouleversant de Claus Drexel et les photographies de Sylvain Leser qui en sont issues. Ils donnent la parole aux sans-abri qui un à un viennent à notre rencontre.
Ce documentaire multi-primé, encensé par la presse – offert avec cet ouvrage dans le format Blu-Ray – révèle la dignité magistrale de ces laissés-pour-compte.
Photographiés dans la nuit de Paris, la majesté des personnes renvoie à la magnificence des lieux.
Comme le relève si sensiblement Valérie Bajou dans son magnifique ouvrage de référence consacré à Courbet (Courbet. La vie à tout prix, 2019, Cohen&Cohen éditeurs) :
« Le pittoresque ne suffit pas à expliquer ces oeuvres dont la signification politique est évidente. Courbet a cherché la marge de la société qu’il aurait pu ignorer. Son témoignage dénonce, forcément. Comme aujourd’hui la société libérale ne peut négliger ceux qu’elle abandonne en chemin. Mais s’ils échappent difficilement aux regards, ils se fondent dans l’anonymat. Repérés « au bord du monde » en plein Paris par Claus Drexel, en 2014, presque invisibles pour ceux qui ne veulent pas voir ni savoir, quelques sans-abri prennent la parole et offrent la profondeur de leurs souffrances et de leur solitude. Les séquences saisissent de véritables portraits de ces femmes et de ces hommes, Christine ou Pascal, sans le sentimentalisme pénible et politiquement correct. La puissance ne vient pas seulement des témoignages, mais plutôt de l’absence de morale. Les personnages sortent de la marge avec prosaïsme, véhémence, parfois avec modestie. Les mots évoquent l’inquiétude et les épreuves, les petites joies, les regards de ceux qui se détournent. Par plans fixes, avec lenteur et puissance, passant avec la même attention de la splendeur des monuments à l’hétéroclite des abris de fortune, l’image accentue le contraste inouï entre la ville des lumières et la détresse nocturne. »


On éprouve toujours un cadavre…
Ce sans-domicile fixe de 45 ans a été retrouvé mort de
froid ce matin à Paris, sous le pont Charles-De-Gaulle (dans le
XIIe arrondissement). Sylvain Leser / Le Pictorium – 13/12/2012 .
Le médecin du Samu a constaté le décès du quadragénaire, qui est, selon lui, mort d’hypothermie.


Paris, la nuit. C’est ici que vivent Jeni, Wenceslas, Christine, Pascal et d’autres. Sans-abri, ils hantent trottoirs, ponts et couloirs du métro, au bord d’un monde où la société ne protège plus. Ils nous font face, ils nous parlent.
La critique
Quand le soleil éteint sa lumière, que les automobiles rejoignent leurs terriers horodatés et que la foule s’évapore dans les immeubles haussmanniens, Paris s’éveille enfin. La Seine, métamorphosée en rivière de diamants noirs, se glisse comme un bas de soie sous les jambes des ponts. Sous les projecteurs, les façades des monuments jouent les stars dans leurs plus beaux drapés architecturaux. Plus lumineuse que le jour, la capitale n’est jamais aussi belle qu’en robe du soir. Mais sous les ors, près des ordures, dans les pénombres vivent des ombres. On les appelle les clochards, les SDF, les sans-abri. Un Roumain en quête d’assimilation se dissimule dans les ténèbres d’une pile de pont. Un philosophe éclairé se calfeutre dans la coquille de toile d’une tente. Une mère éplorée, l’âme enchaînée à la grille du Jardin des Plantes, se stratifie sous les couches de couvertures enfilées les unes sur les autres. Alignés dans leurs sacs de couchage, telles les victimes d’un crash aérien, des hommes sarcophages se fondent avec le sol.
Seuls quelques rats visitent leur sommeil de pierre. Un chanceux s’est fait un chez-soi de cartons. Un flic lui a même livré un gueuleton pour son Noël… Dans la chaleur des nuits d’été, sous les pluies battantes de l’automne, dans les frimas hivernaux, Claus Drexel a placé sa caméra à hauteur d’homme assis, en tendant son micro comme une main à prendre. Avec un contraste poétique, il pose leur misère sur l’écrin d’un Paris de carte postale. Grâce à Sylvain Leser, le chef opérateur, jamais la ville n’a été si bien filmée. Exceptionnel, ce documentaire bouleversant nous force à regarder et à écouter ceux que l’on ne veut plus voir, tant ils nous renvoient à notre impuissance et à nos propres angoisses. Bien sûr, le réalisateur a soigné son casting, à part le spectre de Robinson Crusoé qui hante le tunnel des Champs-Elysées, et la drôle de mère Ubu au doux délire, trônant dos à l’Arc de Triomphe, tous s’expriment avec lucidité dans un français d’académicien. Loin de nous jeter leur détresse au visage, c’est leur désarroi face à une société qui les nie et les renie que ces êtres « au bord du monde » nous communiquent avec des mots justes. Juste des mots, mais quelles émotions !
Un commentaire sur “Alexandre et Kaiser 📷”